| Psychologie spatiale : une science en devenir |
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Le futur des missions habitées, et notamment des missions martiennes, pose d’autres problèmes que ceux relevant de la physiopathologie classique. Jean Rivolier, médecin et spécialiste de psychologie, a travaillé autour des expéditions polaires. Des missions en de nombreux points semblables aux séjours de l’Homme dans l’espace…
La principale question posée aux psychologues est de savoir si, dans le cadre de missions de très longue durée, l’Homme pourrait se retrouver confronté à des impossibilités inhérentes au facteur psychologique. À ce jour, nul ne peut l’affirmer. Les scientifiques s’accordent seulement à supposer qu’un vol de longue durée impliquera obligatoirement des difficultés d’ordre psychologique. En dépit de l’existence d’études similaires réalisées en hivernage polaire ou à bord de sous-marins, le matériel de recherche fait défaut car les seules études véritablement axées sur le domaine spatial, et disponibles à ce jour, ont été réalisées pendant des simulations de vol, jamais pendant le vol lui-même.
Profils psychologiques et sociaux
Différents témoignages des spationautes, correspondant à des vols réels, ont permis néanmoins d’établir une liste de comportements psychologiques et sociaux mais, ne comportant que des citations ou réponses à des questionnaires basiques, ces sources restent anecdotiques (cf. tableau des "Comportements dans les vols habités"). Car personne ne songerait à rendre public des événements délicats alors même que la compétition est de mise entre les spationautes et entre les états.
Les hivernages polaires ont permis de définir un syndrome assez structuré (le syndrome mental d'hivernage), trop peut-être car il ne s’est ensuite jamais reproduit dans son ensemble. Il a donc été décidé d’opter pour l’établissement de listes de manifestations élaborées à partir des témoignages des médecins hivernants de différents pays (cf. tableau des "Manifestations de difficultés d'adaptation"). Ces listes ont permis de modéliser les symptômes sur ordinateur pour, sur une durée de quatre ou cinq ans, relever les signes durables ou associés à des manifestations de caractère psychosomatique et éliminer ceux qui n’apparaissent qu’une fois. Il est à noter que les signes présents sur ces listes s’éloignent notablement de la psychiatrie. En effet, il n’est pas ici question de considérer les sujets comme des malades mais comme des individus ayant à faire face ponctuellement à des difficultés d’adaptation à des situations extraordinaires en raison de l’isolement, du confinement, de la promiscuité…
Sélectionner
La sélection des spationautes sur le plan psychologique est conçue assez simplement, sur le principe du "select out" destiné à éliminer toutes les personnes ayant un antécédent notable. A contrario, le "select in" vise à déterminer les signes, la personnalité et les comportements habituels du candidat pour préjuger d'un très bon sujet à l’adaptation. Ce procédé est plus complexe et réserve parfois des surprises qui remettent en question les choix initiaux… car les facteurs primordiaux que sont l’environnement, les rapports avec le chef de la mission ou avec les gens restés au sol restent imprévisibles.
Pour être plus efficace, la sélection se poursuit tout au long de la préparation. Cette seconde phase de la sélection, dite pragmatique, permet d’utiliser la simulation au sol en créant à dessein des difficultés et des situations de danger afin d’étudier les réactions des futurs spationautes. Des groupes sont également organisés, chacun de leurs éléments constitutifs ne sachant pas s’il partira ni avec qui. Ainsi, au fil des réactions, on pratique le principe de l’entonnoir permettant de déterminer l’équipe finale (Ch3SelecSpatioP1392.jpg. En 1979, Français et Russes décident de faire participer un Français à une mission habitée. 2 pilotes sont retenus à l'issu d'une sélection de près d'un an : Jean-Loup Chrétien et Patrick Baudry. © CNES.).
La préparation forme les sujets à différentes situations et aide à la composition du meilleur équipage possible. Pour cela, on dispose de techniques de contrôle de soi, de l’émotion et du stress. Ces techniques peuvent faire appel à des éléments physiologiques ou cognitifs, être orientées vers l’état mental du sujet (optimiste ou pessimiste) ou vers la tâche réalisée. Les situations proposées doivent avoir un caractère réaliste. Filmées en vidéo, elles sont ensuite projetées au sujet avec lequel le psychologue analyse les erreurs et les mauvaises réactions.
Pour préparer le groupe, on utilise les méthodes classiques de la psychologie et d’autres méthodes comme la gestion de problème (virtuel ou réel) en groupe. Les membres du groupe doivent formuler une réponse commune, mais chacun dispose d’abord de 5 minutes pour apporter aux autres ses suggestions. La même expérience réalisée plus tard, une fois que les sujets ont été préparés au groupe, donne des résultats étonnants : la solution commune arrive très rapidement et chacun agit en fonction d’un rôle bien déterminé.
Accompagner
L’aide des psychologues ne s’arrête pas aux phases de sélection et de préparation. Lors du vol, ils doivent en permanence tenter de détecter les moments de tension. À cette fin, les Russes ont développé une technique d’analyse de la voix. L’observation des comportements du sujet permet de stabiliser des états émotionnels ou sociaux afin de prévenir les manifestations qui ne manqueraient pas de se produire au bout d’un certain laps de temps. En hivernage polaire, il existe des moments critiques (4e mois, fin d'hivernage) bien connus des psychologues où des situations paroxystiques peuvent apparaître, notamment de suicide. Ces évolutions ne sont nullement imputables à l’influence du contexte climatique mais bien plutôt aux durées de séjour.
Les moyens de prévention des situations critiques sont d’ordre interne (loisirs, distractions) ou externe (communication avec la famille) . Si ces dérivatifs s’avèrent insuffisants, une action plus directe est entreprise faisant intervenir les psychologues présents au moment de la préparation, ceux-là même qui connaissent les spationautes en tant qu’individu.
Face au manque crucial de matériel de recherche, des études en vol doivent se mettre en place. Complémentaires des simulations et des comparaisons avec les hivernages polaires, elles seules permettront de valider les théories. Elles prouveront l’importance de la prise en compte de ces facteurs dans le cadre de séjours lointains, notamment à ceux qui les sous-estiment comme l'astronaute Michael Collins (missions Gemini 10, Apollo 11), qui assurait pouvoir voler avec un kangourou (sic !). En revanche, le spationaute Valeri Rioumine faisait la remarque en 1980 : "toutes les conditions nécessaires pour effectuer un meurtre sont réalisées en enfermant deux hommes dans une cabine de cinq mètres sur six et en les laissant ensemble pendant dix mois". L’ASE a déjà pris la mesure de l’enjeu, réalisant que négliger de tels facteurs pourrait empêcher la réussite des futures missions.
Comportements dans les vols habités
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Manifestations individuelles
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Troubles physiques
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Fatigue, trouble du sommeil, manifestations psychosomatiques ou fonctionnelles, altération de la perception sensorielle
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Troubles subjectifs
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Difficulté de perception du temps et de l'espace, hallucinations, rêverie, images mentales
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Troubles de l'humeur
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"mal du pays", anxiété, dépression, conduite hypomaniaque*
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Troubles de la performance
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Baisse de la motivation, altération cognitive, baisse de la capacité décisionnelle, comportement à risque
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Manifestations de groupe
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Relations interpersonnelles
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Irritabilité, hostilité entre membres d'équipage
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Relations avec le chef d'équipage
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Contestation (si le chef est de style "autoritaire")
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Relations avec le contrôle à Terre
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Tensions, conflits entre équipage et contrôle, contestation
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Manifestations de difficultés d'adaptation
Les signes de difficultés d'adaptation intéressent différents domaines.
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Domaine thymique ou émotionel
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Signes de caractère dépressif
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Pessimisme, tristesse, ennui, doute de soi, mutisme…
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Signes de caractère anxieux
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Culpabilité, anxiété, hypersensibilité…
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Domaine social et relationnel
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Repli sur soi, égocentrisme, critique, irritabilité, adressivité, méfiance, négligences des règles sociales, dramatisation des incidents…
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Domaine physique ou somatique
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Troubles du sommeil
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Troubles de la durée ou de la qualité du sommeil, inversions du rythme du sommeil…
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Troubles digestifs
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Douleurs abdominales, variation de l'apétit…
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Troubles somatiques
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Boule dans la gorge, précordialgies*
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Troubles divers
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Céphalées, asthénie*, douleurs musculaires ou lombaires…
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Déviances
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Abus d'alcool, prise de drogue…
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Domaine occupationnel
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Désintérêt, hyper investissement dans le travail, difficultés de concentration, surévaluation du travail, incapacité à déléguer, prise de risque ou prudence excessive…
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Autres
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Excitation, euphorie, hyperactivité, labilité de l'humeur…
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Article extrait de l'ouvrage "Les cahiers de l'espace", L'Homme extraterrestre, CNES, janviers2004.
Cet article a été réalisé suite à la conférence donnée par Jean Rivolier, médecin, professeur honoraire de psychologie, Université de Reims, dans le cadre des marcredis de l'espace (CNES).
- - - - - - - - - - - - - date de dernière modification : Nov 4, 2005
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